|
INTRODUCTION
Jusqu’à une date récente, les ratés et les avatars du
processus de paix n’étaient perçus, en Europe, que comme le douloureux
mais inévitable passage vers la formule de compromis historique : la
coexistence de deux Etats, israélien et palestinien, souverains et égaux en
droit. Il est vrai que depuis Madrid (1991) et Oslo (1993), la marche vers la
paix au Proche-Orient semblait irréversible. Plus de dix-huit mois d’Intidafa
et de militarisation du conflit –le terme de guerre a fini par s’imposer
même s’il s’agit d’un type de guerre particulier, comme on le verra
plus loin- ont fini par avoir raison de la politique du " wishful
thinking " des chancelleries occidentales. La mort de l’esprit
d’Oslo –même si les paramètres d’un règlement juste et durable
demeurent les mêmes- a relancé le débat et les spéculations diverses sur
la succession de Yasser Arafat, l’homme qui a présidé aux destinées du
peuple palestinien depuis plus de trente ans, cumulant les fonctions de
président exécutif de l’OLP, président élu de l’Autorité
palestinienne (AP), président de l’Etat palestinien proclamé
symboliquement en 1988, et président du Comité du Fath, principale
composante de l’OLP . Mais l’homme qui a surtout lié sa " survie
politique " à l’aboutissement du processus de paix.
L’enfermement de M. Arafat à Ramallah, le 3 décembre
puis son isolement total le 29 mars s’inscrivent dans la stratégie
de dé-légitimation de l’Autorité palestinienne, condamnée par le
cabinet israélien d’Ariel Sharon comme une " entité soutenant le
terrorisme ". Cela pose aujourd’hui la question de la survie
" physique " du Raïs, comme au plus fort de la guerre du
Liban en 1982. Même si dès sa prise de fonction en février 2001, de
fortes présomptions pesaient sur les intentions du Premier ministre
israélien de saper progressivement les fondements de l’Autorité
palestinienne et, partant, d’annuler purement et simplement les accords d’Oslo
qu’il avait toujours dénoncés, personne n’avait mesuré l’ampleur du
gouffre qui n’avait cessé de se creuser entre les deux parties, dont
Benyamin Netanyahou (1996-99) –dénoncé alors comme le fossoyeur du
processus de paix- n’a été que le symptôme et non la cause. Personne n’avait
non plus prévu l’impuissance et/ou le manque de détermination de la
communauté internationale à briser le face-à-face israélo-palestinien.
Personne, enfin, n’avait prévu les évènements du 11 septembre et leur
impact immédiat sur les acteurs du conflit israélo-palestinien et sur son
évolution.
La thèse centrale avancée ici est que l’on se trouve
aujourd’hui déjà, avec ou sans Arafat, dans le processus de l’après-Arafat.
Non point que le dirigeant palestinien ait décidé, enfin, de ratifier la loi
constitutionnelle définissant les règles de la succession. Mais l’avenir
de la question palestinienne qu’il avait jusque là personnifiée n’est
désormais plus lié à son seul devenir politique. Elle est fonction d’un
ensemble de paramètres qui le dépassent : les profondes dynamiques de
changement au sein de la société palestinienne ; la crispation
sécuritaire sans précédent depuis 1948 en Israël ; la faillite du
processus de paix ; et, enfin, le nouveau contexte de " guerre
froide " que l’administration Bush est déterminée à conduire
contre le " terrorisme international ".
Au fil de ces dix-huit derniers mois, l’enjeu de
succession en Palestine a certes pris une acuité nouvelle, mais il a
également changé de nature. La guerre a servi tout à la fois de catalyseur
des forces et courants centrifuges qui se sont développés au sein de l’entité
palestinienne depuis 1994 -les services de sécurité, les forces d’opposition
islamiste ou " nationaliste "- dans les territoires
autonomes de Gaza et Cisjordanie, de révélateur de l’interaction
structurelle entre les deux espaces politiques, palestinien et israélien, et
de test de la capacité de Yasser Arafat à gérer une situation de
crise existentielle qui se déroule, pour la première fois depuis 1994, sur
le sol de la Palestine. Afin de mieux identifier les scénarios les plus
plausibles à moyen terme de ce qu’il est convenu d’appeler " l’après-Arafat ",
la première partie s’attachera à remettre en perspective le processus de
basculement d’un soulèvement populaire à une implacable guerre d’usure,
à tenter d’en déterminer les causes et d’en mesurer les implications.
Dans la deuxième partie prospective, trois cas de figure, incluant des
variantes, ont été retenus : le maintien du statu quo avec tous les
risques de dérapage qu’il comporte, l’effondrement total de l’AP, et
les scénarios de sortie de crise.
RETROSPECTIVE
Cela a été amplement souligné : la deuxième
Intifada ne ressemble en rien à la première. Comme on le verra plus loin, la
principale erreur d’Arafat est d’avoir cru, comme en 1993, pouvoir
récolter rapidement les fruits politiques du soulèvement de septembre 2000
pour renforcer sa position dans les négociations. Il n’a certainement pas
voulu, prévu et encore moins planifié une guerre de cette envergure, non
conventionnelle, sans frontières et surtout sans limites comme tous les
jeux à somme nulle. Une autre évidence qui a fini par s’imposer, même aux
plus optimistes d’entre nous en France et en Europe qui observions,
incrédules, la mort l’emporter sur la vie, c’est que l’extermination
de l’autre est devenue le seul moyen d’assurer sa propre survie. C’est
dire à quel point la " régression historique " dont il
est fait grand cas aujourd’hui pour qualifier le rendez-vous manqué d’Oslo
est pire que la situation qui prévalait en 1949. La haine et l’exclusion de
l’autre, que résume la formule " deux peuples pour une seule
terre ", ont atteint des degrés inégalés.
Le seul point sur lequel semblent s’accorder Israéliens
comme Palestiniens, pour des raisons évidemment diamétralement opposées, c’est
qu’Oslo a été bâti sur du sable.
Pour les Palestiniens, Camp David n’a été rien d’autre
qu’une énorme tromperie, une légende (oustourah) fabriquée de
toutes pièces par les Israéliens –notamment Ehoud Barak- et les
Américains. Le soulèvement populaire palestinien est venu cautionner et
légitimer la décision de Yasser Arafat de ne pas en accepter les termes. L’Intifada
n’était pas l’option privilégiée par Arafat et il ne l’a, en tout
état de cause, pas actionnée.
Quant à l’interprétation israélienne de l’échec d’Oslo
et de Camp David, elle varie en fonction des courants d’opinion et des
sensibilités politiques. Elle va de la démonisation passionnelle de Yasser
Arafat, des Palestiniens et des Arabes, à une attitude pragmatique et
résignée –qui ne touche qu’une frange d’intellectuels- face à l’impossibilité,
dans les circonstances historiques présentes, de concilier deux projets
nationaux aussi radicalement opposés.
I- De l’euphorie à l’impasse :
Arafat a-t-il fait avorter l’Intifada ?
Yasser Arafat a-t-il raté sa rencontre avec les
territoires ? S’est-il auto sabordé ? C’est la question
centrale qui s’impose avec l’impasse de l’Intifada, et que les plus
fidèles parmi ses compagnons de route commencent à se poser. Reclus et
assiégé depuis quatre mois à Ramallah, Arafat se sent-t-il l’âme d’un
héros et d’un martyr (shahid), comme il le clame avec passion ?
Ou bien alors médite-t-il sur les erreurs fatales du passé et attend-il un
signe providentiel de Washington, qui semble totalement se désintéresser de
son sort, en misant toute sa stratégie sur une reprise, inévitable parce
vitale, des négociations sur la base des propositions de Taba de janvier
2001 ?
1) La thèse israélienne : Arafat est déjà mort
Bien qu’un réel débat existe en Israël, l’image
dominante reste celle d’un Yasser Arafat, régulièrement dénoncé par le
gouvernement Sharon relayé par de nombreux médias, non seulement comme l’ennemi
de la paix, mais comme l’ennemi de son propre peuple. Depuis son refus de
souscrire aux accords de Camp David (juillet 2000) et le déclenchement du
soulèvement palestinien, la thèse monolithique israélienne - et qui fait l’objet
d’un consensus quasi unanime parmi la population comme la classe politique
israélienne, de l’extrême-droite à la gauche
" centriste " - pour expliquer l’effondrement du
processus de paix se résume à la responsabilité historique d’un homme et
d’un seul.
Même si les analyses et les opinions diffèrent quant à
la duplicité supposée d’Arafat, sa capacité ou sa volonté à gouverner
et à négocier de façon responsable, presque plus personne ne considère le
leader palestinien ou ses proches comme des interlocuteurs crédibles et
encore moins comme des partenaires de paix. Le consensus dominant est que
le leader palestinien est le problème et non la solution. En effet, pour
l’écrasante majorité des Israéliens, c’est Arafat qui a tué le
" Camp de la paix ", c’est lui qui a contribué à la
victoire de Sharon, c’est encore lui qui a entraîné son peuple dans une
guerre suicidaire, c’est enfin lui qui a sapé et discrédité le projet
national palestinien. Quant à l’Autorité, elle n’est plus qu’une
institution dérisoire, perçue comme une extension, ou pire, une excroissance
d’un pouvoir patrimonial " moribond " monopolisé par
Arafat.
Au regard de l’intelligentsia " éclairée "
de gauche - qui s’est impliquée activement pour faire aboutir Oslo, dans
son volet essentiel de " confidence-building measures" (instaurer
un climat de confiance durable et viable entre les deux sociétés
palestinienne et israélienne, à travers la mise sur pied d’un réseau de
relations, formelles ou informelles)-, le besoin d’un renouvellement du
leadership palestinien est aujourd’hui vital. Pour bon nombre de ces
intellectuels, Arafat n’a jamais pu opérer cette transition, que ce soit
sur les plans politico-stratégique ou psychologique, du rôle de héros d’un
mouvement de libération nationale à celui de chef d’Etat putatif d’un
espace national en gestation.
Pour certains, Arafat aurait rendu un fier service aux
dirigeants israéliens. En rejetant l’offre " historique "
de Barak et du président Clinton à Camp David et en légitimant le
déclenchement de l’Intifada, il aurait permis au gouvernement Sharon de
différer la gestion des enjeux internes, vitaux sur le long terme, pour la
stabilité et l’identité de l’Etat hébreu : la place de l’armée
et le système de conscription universel et de réserve dans une société où
le libéralisme et l’individualisme ont remplacé le collectivisme et l’esprit
pionnier à l’origine du sionisme ; les antagonismes entre religieux et
laïques, les clivages entre Ashkénazes et Sépharades, entre les
" sabras " et les nouveaux immigrants (russes, éthiopiens
ou yéménites), entre les partisans du " Grand Israël "
et les avocats du compromis territorial ; la fragmentation et la nécessaire
restructuration de l’espace politique avec la déliquescence des deux grands
partis traditionnels, le Likoud et le parti travailliste ; les défis
socio-économiques qu’impose la mondialisation…
Le " Camp de la paix " aurait
énormément misé sur Arafat. La déception aurait été d’autant plus
grande que l’on avait pris pour acquis, parmi les cercles d’intellectuels
très engagés dans le processus d’Oslo, le fait que les Palestiniens
étaient fondamentalement " différents " du reste des
Arabes, dans la mesure où ils disposaient de tous les ingrédients
nécessaires –une société civile forte, une intelligentsia dynamique, une
maturité politique acquise au travers de la lutte de libération et enfin une
expérience " indirecte " de la démocratie liée à la
proximité avec la société et la culture politique israélienne - à l’établissement
d’un Etat de droit.
Pour la droite israélienne qui a le vent en poupe depuis
le 11 septembre, la " bataille globale " que mène Israël
pour sa survie dépasse Arafat. Ce combat existentiel, qui s’inscrit
dans le cadre de " la troisième guerre mondiale contre le
terrorisme ", doit viser à effacer toute trace du processus d’Oslo
et à empêcher, par tous les moyens sa résurgence, sous une forme ou une
autre. Pour l’aile dure du Likoud, la destruction de l’Etat d’Israël
est inscrite dans les gênes de l’Autorité palestinienne, et de toute autre
entité nationale palestinienne. Avec le raidissement à droite d’une partie
de l’électorat de gauche, cette thèse sur la menace que constitue le
développement du nationalisme palestinien et sur la nécessité de maintenir
l’occupation des territoires comme bouclier stratégique gagne de plus en
plus de terrain.
2) Arafat face aux doutes des Palestiniens
La deuxième Intifada a posé en des termes clairs et
inédits la succession d’Arafat ; elle a contribué à briser un tabou.
Pour l’écrasante majorité des Palestiniens, " Abou Ammar "
reste et restera une figure emblématique et irremplaçable. Il n’y aura pas
d’autre Arafat. Néanmoins, ils estiment que son parcours, unique,
de combattant a trouvé son épilogue avec le pari perdu d’Oslo.
En plus de trente ans, il aura réussi à surmonter tous
les obstacles externes et à juguler les crises internes qui ont jalonné l’histoire
de la lutte de libération et à en sortir avec une légitimité renforcée.
De " septembre noir " en 1970 en Jordanie à la guerre du
Golfe en 1990 -où Arafat, porté par la rue palestinienne, a fait le choix
stratégique risqué de ne pas se joindre à la coalition anti-irakienne, au
risque de s’aliéner définitivement Washington dans le cadre de futures
négociations avec l’Etat hébreu-, en passant par la désastreuse aventure
libanaise (1982-1985) qui s’est soldée par la déroute de la Centrale
palestinienne, forcée à un nouvel exil, et pire encore par une guerre civile
dans les rangs mêmes de l’OLP, le Raïs a prouvé qu’il était passé
maître dans l’art de la survie politique. Mais les causes de cette
capacité " à rebondir " ne tenaient pas uniquement à
ses talents de stratège, à son pragmatisme maintes fois éprouvé ou encore
à son charisme. Il puisait sa force dans cette puissante identification avec
le projet mythifié de la " territorialisation " de la
nation palestinienne, réunifiant enfin ses diverses composantes au sein d’un
Etat souverain. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est précisément au processus
de découplage entre le leader et la cause qu’il a incarnée et
portée à travers tous les épisodes de la tragédie israélo-palestinienne.
Sans rentrer dans le débat, devenu stérile sur les
responsabilités ou la culpabilité d’Arafat dans la tragédie actuelle, l’enlisement
de l’Intifada est interprété par un courant d’intellectuels -qui demeure
lié à l’establishment politique (l’AP ou l’OLP)- comme la fin d’une
époque, celle de la " vieille garde " de l’OLP qui a
fait ses armes à l’extérieur, qui s’est fourvoyée dans les " guerres
des autres ", avant de se retrouver exilée à Tunis. C’est la
première Intifada qui a, par son caractère spontané, redoré le blason de
la cause palestinienne et réinvesti Arafat et la direction de l’OLP d’une
légitimité nouvelle. Sans elle, il n’y aurait certainement pas eu Oslo. Il
n’y aurait pas eu de retour possible de l’OLP en terre palestinienne.
Cette " jeune garde " nationaliste
serait formée de dirigeants locaux (d’une quarantaine d’années), tels
que le très populaire Marwan Barghouti, responsable du Fatah en Cisjordanie
aujourd’hui contraint à la clandestinité, ou de Hussam Khader, et de hauts
responsables de l’Autorité palestinienne tels que Mohammed Dahlan et Jibril
Rajoub, respectivement chef de la sécurité préventive à Gaza et en
Cisjordanie. Ces nouvelles élites palestiniennes émergentes tireraient
leur légitimité d’un projet national alternatif et distinct de celui
incarné par l’OLP. Canalisé et " rationalisé "
par l’Intifada, ce projet ne s’est pas encore traduit en un programme
politique cohérent et structuré. Il y a fort à parier qu’il demeurera en
l’état actuel –c’est-à-dire une forte convergence d’aspirations et
de revendications mais complètement désorganisées et hétérogènes-, et
cela tant que Yasser Arafat n’aura pas pris la décision d’ouvrir le
système politique palestinien et de procéder aux réformes nécessaires afin
d’y intégrer cette nouvelle génération.
Pour l’instant, ce qui cimente ces courants, fragmentés
politiquement (pro/anti-AP), socialement (les réfugiés et les " nantis "),
idéologiquement (les islamistes et les " nationalistes "),
et géographiquement (la coupure entre Gaza et la Cisjordanie), sous la chape
répressive israélienne qui a poussé cette fragmentation à l’extrême,
– c’est la conviction que seule une guerre d’usure peut venir à bout
de l’occupation et forcer les Israéliens à un retrait unilatéral, même
partiel.
C’est précisément l’acuité de l’interaction ou de
l’interpénétration entre les facteurs externes –la résolution du
conflit avec Israël-, et internes –la construction d’un espace
stato-national palestinien viable- qui constitue la plus grave source de
menace à long terme pour les deux parties. Paradoxalement, c’est
Israël, en délégitimant Yasser Arafat en tant que symbole national, qui
contribue à l’essor de cette " jeune garde ".
3) Les trois erreurs d’Arafat
Rétrospectivement, en résumant de façon
schématique, compte tenu de l’inhibition qui reste liée à l’image du
Père de la nation, trois erreurs jugées fatales sont reprochées à Arafat :
la conduite des négociations, la gestion de l’entité palestinienne en
construction, et enfin, un déficit patent en matière de communication que ce
soit auprès de son opinion publique ou de la communauté internationale.
*L’erreur historique majeure d’Arafat et des
négociateurs palestiniens, communément admise aujourd’hui, est d’avoir
relégué le problème des colonies de peuplement –à l’origine des deux
Intifada- aux négociations sur le statut final, au même titre que les
deux dossiers des réfugiés et celui de Jérusalem, alors même que le
succès de l’architecture d’Oslo reposait entièrement sur la formule de
" la paix en échange des territoires " .
Il ne fait plus de doute que les implantations
israéliennes –et leur multiplication- ont constitué une entrave technique
et psychologique à la bonne application de la Déclaration de principes. La
poursuite de la politique de colonisation a non seulement rendu impossible la
mise en œuvre des dispositions intérimaires, du fait de l’inextricable
imbrication des deux espaces israélien et palestinien, mais elle a contribué
à alimenter et exacerber, pendant sept ans, le climat de haine entre
palestiniens –et tout particulièrement les réfugiés- et colons
israéliens jusqu’à l’explosion de septembre 2000.
Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer l’échec
monumental du processus de paix et le basculement dans l’horreur d’une
guerre sans issue. Il n’en reste pas moins que la croissance ininterrompue
de riches implantations juives sur les sommets des collines de Cisjordanie, a
fini, aux yeux des Palestiniens, par discréditer non seulement l’option de
la paix, mais également ceux, parmi les leurs, qui n’ont eu de cesse de la
défendre, jusqu’au jour d’aujourd’hui. S’il fallait donner un
slogan politique à l’Intifada, ce serait " l’Intifada contre
les colonies ".
Certes, les sondages continuent à démontrer qu’une
large partie de l’opinion israélienne est acquise à l’idée qu’il
faudrait, tôt ou tard, abandonner et démanteler les colonies comme le prix
à payer pour renforcer la sécurité du pays et, surtout, établir des
frontières étanches avec les territoires. Bien avant Oslo, l’idée que les
colonies constituaient un handicap et qu’aucune raison d’ordre
stratégique ne pouvait justifier leur maintien, avait fait du chemin.
Néanmoins, l’atomisation de la scène politique israélienne et le
caractère éminemment précaire et hétéroclite des gouvernements de
coalition ou d’union nationale en a fait un enjeu de compétition interne
pour se rallier le soutien des petites formations politiques qui ont
proliféré au cours des deux dernières décennies.
Le problème, pour le moment insoluble, des colonies est
venu démontrer –si besoin en était- le poids des contraintes politiques
internes de " court terme " sur l’issue d’un processus
de paix qui engage, non seulement le destin de deux peuples, mais la
sécurité et la prospérité de toute une région. Yasser Arafat a-t-il
réellement cru que l’évacuation des colonies ne serait plus qu’une
question de détail une fois les autres problèmes épineux réglés ? Ou
bien alors était-il lui-même pris dans l’urgence de conclure un accord qui
garantisse aux Palestiniens la reconnaissance historique, par le gouvernement
Rabin, de leur droit à l’autodétermination, et ceci afin de légitimer
auprès de son peuple la formule de compromis et les inévitables concessions
qu’elle impliquerait, notamment celle relative au " droit de
retour " ? Il n’en demeure pas moins qu’au cours de son
brève mandat légal et effectif, l’Autorité palestinienne ne s’est pas
préoccupée outre mesure de ce dossier explosif.
Le système de bouclage et de morcellement des territoires
palestiniens vise officiellement à protéger les citoyens israéliens, à l’intérieur
comme à l’extérieur de la " ligne verte ", des
attaques palestiniennes. L’aspect paradoxal de ce dispositif est qu’il est
également conçu pour minimiser le nombre des victimes au sein de l’armée
israélienne dont l’une des missions les plus délicates est de garantir la
sécurité des colons de Gaza et de Cisjordanie qui, pour la plupart,
traversent quotidiennement cette fameuse " ligne verte "
pour se rendre sur leur lieu de travail en Israël même. Cela a donné lieu
à des situations pour le moins contradictoires dans certaines villes
autonomes (zone A), telles que Hébron où les colons, dont le nombre n’excède
pas les 400, sont protégés par environ 2000 soldats israéliens " contre "
une population palestinienne de 120 000 habitants. On retrouve un cas de
figure similaire à Gaza où plus d’un million de Palestiniens vivent
" entassés " sur 60% de la bande, les 40% étant occupés
par quelques 6000 colons. Il est encore prématuré pour juger de l’efficacité
de cette politique du " cordon sanitaire ". Toujours
est-il que cette stratégie du tout-sécuritaire n’a pas réussi, pour le
moment, ni à calmer les craintes des colons, ni à stopper la spirale de
violence qui a transformé ces véritables îlots de sécurité et de
prospérité en mini-zones de guerre.
*Le deuxième reproche fait à Arafat est lié, avec le
déclenchement de la deuxième Intifada, à sa mauvaise appréciation du
rapport de forces et à son absence de stratégie. La perception
fondamentalement erronée, selon laquelle la force et la détermination
morales des Palestiniens finiront par l’emporter sur la puissance militaire israélienne,
s’explique par une méconnaissance des réalités politiques et
psychologiques de la société israélienne et de son armée. Pris de court
par l’intensité de la deuxième Intifada, Yasser Arafat a tenté d’improviser,
naviguant à vue au gré des humeurs indéchiffrables de l’administration
Bush, mais qu’il pensait toujours autant concernée et impliquée dans la
relance du processus de paix au Proche-Orient, des manifestations de
solidarité arabe et islamique, ou encore du niveau de mobilisation et de
soutien de la communauté internationale, en particulier l’Union européenne.
L’erreur tactique d’Arafat a été de croire qu’il
pourrait conserver la pleine maîtrise du soulèvement et qu’il serait en
mesure de l’arrêter une fois son objectif atteint : faire suffisamment
peur aux Israéliens pour les ramener à la table des négociations. Cette
perception faussée tenait aux trois atouts-clés qu’il tenait pour acquis :
son crédit international, sa capacité à peser de façon décisive sur les
élections israéliennes, et le plein soutien de la rue palestinienne qui
renforçait sa légitimité. C’est en toute probabilité ces convictions ou
présupposés personnels qui l’ont amené à cautionner la militarisation de
l’Intifada, et, plus tard, à faire libérer les dirigeants du Hamas et du
Jihad islamique, favorisant ainsi l’émergence et le développement de
centres de pouvoir indépendants de l’AP et de son président.
Durant les premiers mois de l’Intifada où le moral
était au plus haut, cette stratégie palestinienne semblait cohérente,
claire et unitaire : il s’agissait de transposer et d’ancrer la
menace en territoire israélien –autrement dit de le
" dé-sanctuariser " en déconstruisant le mythe de la
sécurité absolue. Les attaques incessantes à l’intérieur de la
" ligne verte " visaient à effacer les limites
géographiques du conflit israélo-palestinien en créant plusieurs fronts
internes. Elles visaient également à invalider le mythe de la supériorité
militaire écrasante de l’Etat hébreu en démontrant non seulement les
limites mais les failles de la solution sécuritaire pour venir à bout du
soulèvement palestinien.
* La troisième critique adressée à " Abou
Ammar " est liée à son déficit en matière de médiatisation et
de communication. Celui-ci découle de la nature monopolistique et
autoritaire de son pouvoir, analysée plus haut. Si le charisme et l’image
mythique du héros de la résistance palestinienne ont pu jouer durant les
longues années d’exil et la courte période d’euphorie qui a accompagné
son retour historique en terre palestinienne, le processus de paix, de par les
bouleversements historiques qu’il impliquait, exigeait du président élu de
maintenir un dialogue permanent et direct avec son peuple et de l’associer
à toutes les décisions engageant son avenir. Hormis un cercle restreint de
" Tunisiens " qui ont pour tâche essentielle de filtrer l’information
-et les " visiteurs "-, les ministres au sein de l’AP,
ayant un accès direct au président modulent leurs communiqués publics en
fonction des impératifs du moment.
|