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La Palestina de l’après-Arafat 
Scénarios de succession

 

 

INTRODUCTION

Jusqu’à une date récente, les ratés et les avatars du processus de paix n’étaient perçus, en Europe, que comme le douloureux mais inévitable passage vers la formule de compromis historique : la coexistence de deux Etats, israélien et palestinien, souverains et égaux en droit. Il est vrai que depuis Madrid (1991) et Oslo (1993), la marche vers la paix au Proche-Orient semblait irréversible. Plus de dix-huit mois d’Intidafa et de militarisation du conflit –le terme de guerre a fini par s’imposer même s’il s’agit d’un type de guerre particulier, comme on le verra plus loin- ont fini par avoir raison de la politique du " wishful thinking " des chancelleries occidentales. La mort de l’esprit d’Oslo –même si les paramètres d’un règlement juste et durable demeurent les mêmes- a relancé le débat et les spéculations diverses sur la succession de Yasser Arafat, l’homme qui a présidé aux destinées du peuple palestinien depuis plus de trente ans, cumulant les fonctions de président exécutif de l’OLP, président élu de l’Autorité palestinienne (AP), président de l’Etat palestinien proclamé symboliquement en 1988, et président du Comité du Fath, principale composante de l’OLP . Mais l’homme qui a surtout lié sa " survie politique " à l’aboutissement du processus de paix.

L’enfermement de M. Arafat à Ramallah, le 3 décembre puis son isolement total le 29 mars s’inscrivent dans la stratégie de dé-légitimation de l’Autorité palestinienne, condamnée par le cabinet israélien d’Ariel Sharon comme une " entité soutenant le terrorisme ". Cela pose aujourd’hui la question de la survie " physique " du Raïs, comme au plus fort de la guerre du Liban en 1982. Même si dès sa prise de fonction en février 2001, de fortes présomptions pesaient sur les intentions du Premier ministre israélien de saper progressivement les fondements de l’Autorité palestinienne et, partant, d’annuler purement et simplement les accords d’Oslo qu’il avait toujours dénoncés, personne n’avait mesuré l’ampleur du gouffre qui n’avait cessé de se creuser entre les deux parties, dont Benyamin Netanyahou (1996-99) –dénoncé alors comme le fossoyeur du processus de paix- n’a été que le symptôme et non la cause. Personne n’avait non plus prévu l’impuissance et/ou le manque de détermination de la communauté internationale à briser le face-à-face israélo-palestinien. Personne, enfin, n’avait prévu les évènements du 11 septembre et leur impact immédiat sur les acteurs du conflit israélo-palestinien et sur son évolution.

La thèse centrale avancée ici est que l’on se trouve aujourd’hui déjà, avec ou sans Arafat, dans le processus de l’après-Arafat. Non point que le dirigeant palestinien ait décidé, enfin, de ratifier la loi constitutionnelle définissant les règles de la succession. Mais l’avenir de la question palestinienne qu’il avait jusque là personnifiée n’est désormais plus lié à son seul devenir politique. Elle est fonction d’un ensemble de paramètres qui le dépassent : les profondes dynamiques de changement au sein de la société palestinienne ; la crispation sécuritaire sans précédent depuis 1948 en Israël ; la faillite du processus de paix ; et, enfin, le nouveau contexte de " guerre froide " que l’administration Bush est déterminée à conduire contre le " terrorisme international ".

Au fil de ces dix-huit derniers mois, l’enjeu de succession en Palestine a certes pris une acuité nouvelle, mais il a également changé de nature. La guerre a servi tout à la fois de catalyseur des forces et courants centrifuges qui se sont développés au sein de l’entité palestinienne depuis 1994 -les services de sécurité, les forces d’opposition islamiste ou " nationaliste "- dans les territoires autonomes de Gaza et Cisjordanie, de révélateur de l’interaction structurelle entre les deux espaces politiques, palestinien et israélien, et de test de la capacité de Yasser Arafat à gérer une situation de crise existentielle qui se déroule, pour la première fois depuis 1994, sur le sol de la Palestine. Afin de mieux identifier les scénarios les plus plausibles à moyen terme de ce qu’il est convenu d’appeler " l’après-Arafat ", la première partie s’attachera à remettre en perspective le processus de basculement d’un soulèvement populaire à une implacable guerre d’usure, à tenter d’en déterminer les causes et d’en mesurer les implications. Dans la deuxième partie prospective, trois cas de figure, incluant des variantes, ont été retenus : le maintien du statu quo avec tous les risques de dérapage qu’il comporte, l’effondrement total de l’AP, et les scénarios de sortie de crise.

 

RETROSPECTIVE

Cela a été amplement souligné : la deuxième Intifada ne ressemble en rien à la première. Comme on le verra plus loin, la principale erreur d’Arafat est d’avoir cru, comme en 1993, pouvoir récolter rapidement les fruits politiques du soulèvement de septembre 2000 pour renforcer sa position dans les négociations. Il n’a certainement pas voulu, prévu et encore moins planifié une guerre de cette envergure, non conventionnelle, sans frontières et surtout sans limites comme tous les jeux à somme nulle. Une autre évidence qui a fini par s’imposer, même aux plus optimistes d’entre nous en France et en Europe qui observions, incrédules, la mort l’emporter sur la vie, c’est que l’extermination de l’autre est devenue le seul moyen d’assurer sa propre survie. C’est dire à quel point la " régression historique " dont il est fait grand cas aujourd’hui pour qualifier le rendez-vous manqué d’Oslo est pire que la situation qui prévalait en 1949. La haine et l’exclusion de l’autre, que résume la formule " deux peuples pour une seule terre ", ont atteint des degrés inégalés.

Le seul point sur lequel semblent s’accorder Israéliens comme Palestiniens, pour des raisons évidemment diamétralement opposées, c’est qu’Oslo a été bâti sur du sable.

Pour les Palestiniens, Camp David n’a été rien d’autre qu’une énorme tromperie, une légende (oustourah) fabriquée de toutes pièces par les Israéliens –notamment Ehoud Barak- et les Américains. Le soulèvement populaire palestinien est venu cautionner et légitimer la décision de Yasser Arafat de ne pas en accepter les termes. L’Intifada n’était pas l’option privilégiée par Arafat et il ne l’a, en tout état de cause, pas actionnée.

Quant à l’interprétation israélienne de l’échec d’Oslo et de Camp David, elle varie en fonction des courants d’opinion et des sensibilités politiques. Elle va de la démonisation passionnelle de Yasser Arafat, des Palestiniens et des Arabes, à une attitude pragmatique et résignée –qui ne touche qu’une frange d’intellectuels- face à l’impossibilité, dans les circonstances historiques présentes, de concilier deux projets nationaux aussi radicalement opposés.

 

I- De l’euphorie à l’impasse : Arafat a-t-il fait avorter l’Intifada ?

Yasser Arafat a-t-il raté sa rencontre avec les territoires ? S’est-il auto sabordé ? C’est la question centrale qui s’impose avec l’impasse de l’Intifada, et que les plus fidèles parmi ses compagnons de route commencent à se poser. Reclus et assiégé depuis quatre mois à Ramallah, Arafat se sent-t-il l’âme d’un héros et d’un martyr (shahid), comme il le clame avec passion ? Ou bien alors médite-t-il sur les erreurs fatales du passé et attend-il un signe providentiel de Washington, qui semble totalement se désintéresser de son sort, en misant toute sa stratégie sur une reprise, inévitable parce vitale, des négociations sur la base des propositions de Taba de janvier 2001 ?

 

1) La thèse israélienne : Arafat est déjà mort

Bien qu’un réel débat existe en Israël, l’image dominante reste celle d’un Yasser Arafat, régulièrement dénoncé par le gouvernement Sharon relayé par de nombreux médias, non seulement comme l’ennemi de la paix, mais comme l’ennemi de son propre peuple. Depuis son refus de souscrire aux accords de Camp David (juillet 2000) et le déclenchement du soulèvement palestinien, la thèse monolithique israélienne - et qui fait l’objet d’un consensus quasi unanime parmi la population comme la classe politique israélienne, de l’extrême-droite à la gauche " centriste " - pour expliquer l’effondrement du processus de paix se résume à la responsabilité historique d’un homme et d’un seul.

Même si les analyses et les opinions diffèrent quant à la duplicité supposée d’Arafat, sa capacité ou sa volonté à gouverner et à négocier de façon responsable, presque plus personne ne considère le leader palestinien ou ses proches comme des interlocuteurs crédibles et encore moins comme des partenaires de paix. Le consensus dominant est que le leader palestinien est le problème et non la solution. En effet, pour l’écrasante majorité des Israéliens, c’est Arafat qui a tué le " Camp de la paix ", c’est lui qui a contribué à la victoire de Sharon, c’est encore lui qui a entraîné son peuple dans une guerre suicidaire, c’est enfin lui qui a sapé et discrédité le projet national palestinien. Quant à l’Autorité, elle n’est plus qu’une institution dérisoire, perçue comme une extension, ou pire, une excroissance d’un pouvoir patrimonial " moribond " monopolisé par Arafat.

Au regard de l’intelligentsia " éclairée " de gauche - qui s’est impliquée activement pour faire aboutir Oslo, dans son volet essentiel de " confidence-building measures" (instaurer un climat de confiance durable et viable entre les deux sociétés palestinienne et israélienne, à travers la mise sur pied d’un réseau de relations, formelles ou informelles)-, le besoin d’un renouvellement du leadership palestinien est aujourd’hui vital. Pour bon nombre de ces intellectuels, Arafat n’a jamais pu opérer cette transition, que ce soit sur les plans politico-stratégique ou psychologique, du rôle de héros d’un mouvement de libération nationale à celui de chef d’Etat putatif d’un espace national en gestation.

Pour certains, Arafat aurait rendu un fier service aux dirigeants israéliens. En rejetant l’offre " historique " de Barak et du président Clinton à Camp David et en légitimant le déclenchement de l’Intifada, il aurait permis au gouvernement Sharon de différer la gestion des enjeux internes, vitaux sur le long terme, pour la stabilité et l’identité de l’Etat hébreu : la place de l’armée et le système de conscription universel et de réserve dans une société où le libéralisme et l’individualisme ont remplacé le collectivisme et l’esprit pionnier à l’origine du sionisme ; les antagonismes entre religieux et laïques, les clivages entre Ashkénazes et Sépharades, entre les " sabras " et les nouveaux immigrants (russes, éthiopiens ou yéménites), entre les partisans du " Grand Israël " et les avocats du compromis territorial ; la fragmentation et la nécessaire restructuration de l’espace politique avec la déliquescence des deux grands partis traditionnels, le Likoud et le parti travailliste ; les défis socio-économiques qu’impose la mondialisation…

Le " Camp de la paix " aurait énormément misé sur Arafat. La déception aurait été d’autant plus grande que l’on avait pris pour acquis, parmi les cercles d’intellectuels très engagés dans le processus d’Oslo, le fait que les Palestiniens étaient fondamentalement " différents " du reste des Arabes, dans la mesure où ils disposaient de tous les ingrédients nécessaires –une société civile forte, une intelligentsia dynamique, une maturité politique acquise au travers de la lutte de libération et enfin une expérience " indirecte " de la démocratie liée à la proximité avec la société et la culture politique israélienne - à l’établissement d’un Etat de droit.

Pour la droite israélienne qui a le vent en poupe depuis le 11 septembre, la " bataille globale " que mène Israël pour sa survie dépasse Arafat. Ce combat existentiel, qui s’inscrit dans le cadre de " la troisième guerre mondiale contre le terrorisme ", doit viser à effacer toute trace du processus d’Oslo et à empêcher, par tous les moyens sa résurgence, sous une forme ou une autre. Pour l’aile dure du Likoud, la destruction de l’Etat d’Israël est inscrite dans les gênes de l’Autorité palestinienne, et de toute autre entité nationale palestinienne. Avec le raidissement à droite d’une partie de l’électorat de gauche, cette thèse sur la menace que constitue le développement du nationalisme palestinien et sur la nécessité de maintenir l’occupation des territoires comme bouclier stratégique gagne de plus en plus de terrain.

 

2) Arafat face aux doutes des Palestiniens

La deuxième Intifada a posé en des termes clairs et inédits la succession d’Arafat ; elle a contribué à briser un tabou. Pour l’écrasante majorité des Palestiniens, " Abou Ammar " reste et restera une figure emblématique et irremplaçable. Il n’y aura pas d’autre Arafat. Néanmoins, ils estiment que son parcours, unique, de combattant a trouvé son épilogue avec le pari perdu d’Oslo.

En plus de trente ans, il aura réussi à surmonter tous les obstacles externes et à juguler les crises internes qui ont jalonné l’histoire de la lutte de libération et à en sortir avec une légitimité renforcée. De " septembre noir " en 1970 en Jordanie à la guerre du Golfe en 1990 -où Arafat, porté par la rue palestinienne, a fait le choix stratégique risqué de ne pas se joindre à la coalition anti-irakienne, au risque de s’aliéner définitivement Washington dans le cadre de futures négociations avec l’Etat hébreu-, en passant par la désastreuse aventure libanaise (1982-1985) qui s’est soldée par la déroute de la Centrale palestinienne, forcée à un nouvel exil, et pire encore par une guerre civile dans les rangs mêmes de l’OLP, le Raïs a prouvé qu’il était passé maître dans l’art de la survie politique. Mais les causes de cette capacité " à rebondir " ne tenaient pas uniquement à ses talents de stratège, à son pragmatisme maintes fois éprouvé ou encore à son charisme. Il puisait sa force dans cette puissante identification avec le projet mythifié de la " territorialisation " de la nation palestinienne, réunifiant enfin ses diverses composantes au sein d’un Etat souverain. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est précisément au processus de découplage entre le leader et la cause qu’il a incarnée et portée à travers tous les épisodes de la tragédie israélo-palestinienne.

Sans rentrer dans le débat, devenu stérile sur les responsabilités ou la culpabilité d’Arafat dans la tragédie actuelle, l’enlisement de l’Intifada est interprété par un courant d’intellectuels -qui demeure lié à l’establishment politique (l’AP ou l’OLP)- comme la fin d’une époque, celle de la " vieille garde " de l’OLP qui a fait ses armes à l’extérieur, qui s’est fourvoyée dans les " guerres des autres ", avant de se retrouver exilée à Tunis. C’est la première Intifada qui a, par son caractère spontané, redoré le blason de la cause palestinienne et réinvesti Arafat et la direction de l’OLP d’une légitimité nouvelle. Sans elle, il n’y aurait certainement pas eu Oslo. Il n’y aurait pas eu de retour possible de l’OLP en terre palestinienne.

Cette " jeune garde " nationaliste serait formée de dirigeants locaux (d’une quarantaine d’années), tels que le très populaire Marwan Barghouti, responsable du Fatah en Cisjordanie aujourd’hui contraint à la clandestinité, ou de Hussam Khader, et de hauts responsables de l’Autorité palestinienne tels que Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, respectivement chef de la sécurité préventive à Gaza et en Cisjordanie. Ces nouvelles élites palestiniennes émergentes tireraient leur légitimité d’un projet national alternatif et distinct de celui incarné par l’OLP. Canalisé et " rationalisé " par l’Intifada, ce projet ne s’est pas encore traduit en un programme politique cohérent et structuré. Il y a fort à parier qu’il demeurera en l’état actuel –c’est-à-dire une forte convergence d’aspirations et de revendications mais complètement désorganisées et hétérogènes-, et cela tant que Yasser Arafat n’aura pas pris la décision d’ouvrir le système politique palestinien et de procéder aux réformes nécessaires afin d’y intégrer cette nouvelle génération.

Pour l’instant, ce qui cimente ces courants, fragmentés politiquement (pro/anti-AP), socialement (les réfugiés et les " nantis "), idéologiquement (les islamistes et les " nationalistes "), et géographiquement (la coupure entre Gaza et la Cisjordanie), sous la chape répressive israélienne qui a poussé cette fragmentation à l’extrême, – c’est la conviction que seule une guerre d’usure peut venir à bout de l’occupation et forcer les Israéliens à un retrait unilatéral, même partiel.

C’est précisément l’acuité de l’interaction ou de l’interpénétration entre les facteurs externes –la résolution du conflit avec Israël-, et internes –la construction d’un espace stato-national palestinien viable- qui constitue la plus grave source de menace à long terme pour les deux parties. Paradoxalement, c’est Israël, en délégitimant Yasser Arafat en tant que symbole national, qui contribue à l’essor de cette " jeune garde ".

 

3) Les trois erreurs d’Arafat

 Rétrospectivement, en résumant de façon schématique, compte tenu de l’inhibition qui reste liée à l’image du Père de la nation, trois erreurs jugées fatales sont reprochées à Arafat : la conduite des négociations, la gestion de l’entité palestinienne en construction, et enfin, un déficit patent en matière de communication que ce soit auprès de son opinion publique ou de la communauté internationale.

*L’erreur historique majeure d’Arafat et des négociateurs palestiniens, communément admise aujourd’hui, est d’avoir relégué le problème des colonies de peuplement –à l’origine des deux Intifada- aux négociations sur le statut final, au même titre que les deux dossiers des réfugiés et celui de Jérusalem, alors même que le succès de l’architecture d’Oslo reposait entièrement sur la formule de " la paix en échange des territoires " .

Il ne fait plus de doute que les implantations israéliennes –et leur multiplication- ont constitué une entrave technique et psychologique à la bonne application de la Déclaration de principes. La poursuite de la politique de colonisation a non seulement rendu impossible la mise en œuvre des dispositions intérimaires, du fait de l’inextricable imbrication des deux espaces israélien et palestinien, mais elle a contribué à alimenter et exacerber, pendant sept ans, le climat de haine entre palestiniens –et tout particulièrement les réfugiés- et colons israéliens jusqu’à l’explosion de septembre 2000.

Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer l’échec monumental du processus de paix et le basculement dans l’horreur d’une guerre sans issue. Il n’en reste pas moins que la croissance ininterrompue de riches implantations juives sur les sommets des collines de Cisjordanie, a fini, aux yeux des Palestiniens, par discréditer non seulement l’option de la paix, mais également ceux, parmi les leurs, qui n’ont eu de cesse de la défendre, jusqu’au jour d’aujourd’hui. S’il fallait donner un slogan politique à l’Intifada, ce serait " l’Intifada contre les colonies ".

Certes, les sondages continuent à démontrer qu’une large partie de l’opinion israélienne est acquise à l’idée qu’il faudrait, tôt ou tard, abandonner et démanteler les colonies comme le prix à payer pour renforcer la sécurité du pays et, surtout, établir des frontières étanches avec les territoires. Bien avant Oslo, l’idée que les colonies constituaient un handicap et qu’aucune raison d’ordre stratégique ne pouvait justifier leur maintien, avait fait du chemin. Néanmoins, l’atomisation de la scène politique israélienne et le caractère éminemment précaire et hétéroclite des gouvernements de coalition ou d’union nationale en a fait un enjeu de compétition interne pour se rallier le soutien des petites formations politiques qui ont proliféré au cours des deux dernières décennies.

Le problème, pour le moment insoluble, des colonies est venu démontrer –si besoin en était- le poids des contraintes politiques internes de " court terme " sur l’issue d’un processus de paix qui engage, non seulement le destin de deux peuples, mais la sécurité et la prospérité de toute une région. Yasser Arafat a-t-il réellement cru que l’évacuation des colonies ne serait plus qu’une question de détail une fois les autres problèmes épineux réglés ? Ou bien alors était-il lui-même pris dans l’urgence de conclure un accord qui garantisse aux Palestiniens la reconnaissance historique, par le gouvernement Rabin, de leur droit à l’autodétermination, et ceci afin de légitimer auprès de son peuple la formule de compromis et les inévitables concessions qu’elle impliquerait, notamment celle relative au " droit de retour " ? Il n’en demeure pas moins qu’au cours de son brève mandat légal et effectif, l’Autorité palestinienne ne s’est pas préoccupée outre mesure de ce dossier explosif.

Le système de bouclage et de morcellement des territoires palestiniens vise officiellement à protéger les citoyens israéliens, à l’intérieur comme à l’extérieur de la " ligne verte ", des attaques palestiniennes. L’aspect paradoxal de ce dispositif est qu’il est également conçu pour minimiser le nombre des victimes au sein de l’armée israélienne dont l’une des missions les plus délicates est de garantir la sécurité des colons de Gaza et de Cisjordanie qui, pour la plupart, traversent quotidiennement cette fameuse " ligne verte " pour se rendre sur leur lieu de travail en Israël même. Cela a donné lieu à des situations pour le moins contradictoires dans certaines villes autonomes (zone A), telles que Hébron où les colons, dont le nombre n’excède pas les 400, sont protégés par environ 2000 soldats israéliens " contre " une population palestinienne de 120 000 habitants. On retrouve un cas de figure similaire à Gaza où plus d’un million de Palestiniens vivent " entassés " sur 60% de la bande, les 40% étant occupés par quelques 6000 colons. Il est encore prématuré pour juger de l’efficacité de cette politique du " cordon sanitaire ". Toujours est-il que cette stratégie du tout-sécuritaire n’a pas réussi, pour le moment, ni à calmer les craintes des colons, ni à stopper la spirale de violence qui a transformé ces véritables îlots de sécurité et de prospérité en mini-zones de guerre.

*Le deuxième reproche fait à Arafat est lié, avec le déclenchement de la deuxième Intifada, à sa mauvaise appréciation du rapport de forces et à son absence de stratégie. La perception fondamentalement erronée, selon laquelle la force et la détermination morales des Palestiniens finiront par l’emporter sur la puissance militaire israélienne, s’explique par une méconnaissance des réalités politiques et psychologiques de la société israélienne et de son armée. Pris de court par l’intensité de la deuxième Intifada, Yasser Arafat a tenté d’improviser, naviguant à vue au gré des humeurs indéchiffrables de l’administration Bush, mais qu’il pensait toujours autant concernée et impliquée dans la relance du processus de paix au Proche-Orient, des manifestations de solidarité arabe et islamique, ou encore du niveau de mobilisation et de soutien de la communauté internationale, en particulier l’Union européenne.

L’erreur tactique d’Arafat a été de croire qu’il pourrait conserver la pleine maîtrise du soulèvement et qu’il serait en mesure de l’arrêter une fois son objectif atteint : faire suffisamment peur aux Israéliens pour les ramener à la table des négociations. Cette perception faussée tenait aux trois atouts-clés qu’il tenait pour acquis : son crédit international, sa capacité à peser de façon décisive sur les élections israéliennes, et le plein soutien de la rue palestinienne qui renforçait sa légitimité. C’est en toute probabilité ces convictions ou présupposés personnels qui l’ont amené à cautionner la militarisation de l’Intifada, et, plus tard, à faire libérer les dirigeants du Hamas et du Jihad islamique, favorisant ainsi l’émergence et le développement de centres de pouvoir indépendants de l’AP et de son président.

Durant les premiers mois de l’Intifada où le moral était au plus haut, cette stratégie palestinienne semblait cohérente, claire et unitaire : il s’agissait de transposer et d’ancrer la menace en territoire israélien –autrement dit de le " dé-sanctuariser " en déconstruisant le mythe de la sécurité absolue. Les attaques incessantes à l’intérieur de la " ligne verte " visaient à effacer les limites géographiques du conflit israélo-palestinien en créant plusieurs fronts internes. Elles visaient également à invalider le mythe de la supériorité militaire écrasante de l’Etat hébreu en démontrant non seulement les limites mais les failles de la solution sécuritaire pour venir à bout du soulèvement palestinien.

* La troisième critique adressée à " Abou Ammar " est liée à son déficit en matière de médiatisation et de communication. Celui-ci découle de la nature monopolistique et autoritaire de son pouvoir, analysée plus haut. Si le charisme et l’image mythique du héros de la résistance palestinienne ont pu jouer durant les longues années d’exil et la courte période d’euphorie qui a accompagné son retour historique en terre palestinienne, le processus de paix, de par les bouleversements historiques qu’il impliquait, exigeait du président élu de maintenir un dialogue permanent et direct avec son peuple et de l’associer à toutes les décisions engageant son avenir. Hormis un cercle restreint de " Tunisiens " qui ont pour tâche essentielle de filtrer l’information -et les " visiteurs "-, les ministres au sein de l’AP, ayant un accès direct au président modulent leurs communiqués publics en fonction des impératifs du moment.